Autour de Catherine Ringer

30.11.2017

Un projet de la classe de 1ère bac pro communication visuelle pluri-média dans le cadre du jumelage du lycée St-Géraud d’Aurillac avec La Coopérative de Mai, soutenu par le rectorat de Clermont et la Drac-Auvergne.

Texte de Fred Le Falher, professeur d’arts appliqués

22 novembre 2017 : Catherine Ringer revient à la Coopérative de Mai, 17 ans après avoir inauguré la salle de concert clermontoise avec les Rita Mitsouko, pour défendre son nouvel album, Chroniques et Fantaisies, tout juste sorti dans les bacs.
Au lycée St-Géraud d’Aurillac, on prévoit nous aussi de faire le déplacement jusqu’à la capitale auvergnate, pour marquer les dix ans de notre jumelage avec la Coopé, signé en septembre 2007 à l’initiative du rectorat de Clermont-Fd. A l’époque, c’était un geste de soutien significatif envoyé par l’institution, qui manifestait ainsi son intérêt pour les projets quelque peu rock’n’rollesques menés dans notre établissement cantalien, à peine remis d’une ébouriffante (et mémorable) résidence artistique in-situ en compagnie du duo Amputés, ex-Bérurier Noir… Désormais, après bien des aventures graphico-musicales, le jumelage avec la Coopé est devenu un des piliers du projet pédagogique du lycée St-Géraud, et il n’est pas prêt de vaciller.

Ça fait donc un bail qu’on a entrepris de faire de la « culture rock » le fil conducteur de la formation professionnelle de nos élèves, engagés dans l’apprentissage du métier de graphiste : un choix purement arbitraire, essentiellement motivé par la passion qui nous anime, et nous fait aimer l’image autant que la musique. Le projet autour de Catherine Ringer ne faillit pas à la règle : à travers son élaboration, c’est toute la chaine graphique qui est passée en revue, de la conception à l’impression, jusqu’à la distribution.

Notre grand truc, en ce moment, c’est la sérigraphie : un procédé d’impression qui nous plait bien, parce qu’on peut le pratiquer en mode artisanal, à moindre coût, et avec un matériel relativement léger ; tellement léger qu’on l’a envisagé transportable. Notre atelier de sérigraphie mobile, depuis trois ans, on l’embarque avec nous à chaque fois qu’on vient à la Coopé. Là-bas, ils ont pris l’habitude de nous voir descendre du car avec armes et bagages, pour installer notre fourbi dans le hall de la salle : c’est presque devenu un rituel. L’idée, c’est d’imprimer sur place, et sous les yeux du public (en direct, donc, et sans filet) l’affiche-souvenir de la soirée, spécialement créée pour l’occasion, imprimée en édition limitée, donc forcément collector. Dans le jargon, on appelle ça un gig-poster : appellation anglo-saxonne désignant une tendance forte du graphisme indépendant, consistant à faire ses propres affiches de concert, détachées de toute contingence promotionnelle. Imprimer l’affiche sur place et le jour-même du concert, c’est une donnée qu’on a ajoutée en bonus, pour l’adrénaline, et pour la beauté du geste.

Le graphisme de l’affiche est travaillé en amont, au lycée : difficile de faire autrement, parce que les écrans (c’est-à-dire les éléments qui servent à imprimer, pièces de soie synthétiques tendues sur un cadre) doivent être insolés aux UV, en chambre noire. On fait ça au lycée, avec une table lumineuse aménagée dans un coin du labo-photo. Pour chaque gig-poster, on définit un parti-pris graphique qu’on communique aux élèves. C’est comme un jeu, auquel on donnerait de nouvelles règles à chaque fois. Pour Catherine Ringer, on décide d’exploiter une série de vieilles gravures du XVIIIe, portraits de femmes du monde, entre baroque et rococo : ça correspond aux périodes qu’on est en train d’étudier en histoire de l’art, et ça tombe bien parce que le style « pompadour », avec perruques, robes à frou-frous et mines faussement effarouchées, colle plutôt bien à l’excentricité de la Ringer. On donne aux élèves une banque d’images en haute définition, on leur précise l’intégralité des textes à faire figurer (la date et le lieu du concert doivent être impérativement intégrés à la composition, ça fait partie des règles d’or du gig-poster), et on leur rappelle qu’ils n’ont droit qu’à deux couleurs + le blanc du papier : un principe draconien qu’on applique systématiquement sur toutes nos sérigraphies, par souci d’économie (2 couleur = 2 écrans à préparer, c’est bien assez) et de cohérence esthétique (chaque nouvelle affiche grossit notre petite collection de gig-posters, qui atteint mine de rien les 50 pièces).

Peu de temps à consacrer à cette affiche (quelques heures, tout de même : il faut ce qu’il faut), qui n’est qu’une petite partie de notre projet global. Sans trop d’hésitation, c’est la proposition de Léon qui est retenue : choix typographique, équilibre de la composition, intégration judicieuse de la gravure, élégance de la mise en page, impact coloré… Rien à redire, zéro retouche à apporter, du bon et beau boulot. Pas toujours un élève-modèle, le Léon, mais quand il s’agit de travailler en autonomie devant un écran, pour faire un pur travail de graphisme (pas du dessin: du graphisme, insistons sur la nuance), on peut lui faire confiance. L’affiche sera imprimée à la Coopé en une centaine d’exemplaires : une démonstration de sérigraphie en forme de happening, comme on les aime !

Le gros du projet-Ringer, c’est aussi de la sérigraphie mais là, c’est une autre paire de manches. Le gig-poster, c’est un exercice qu’on commence à maîtriser, avec le temps, mais imprimer en sérigraphie un livret de 16 pages (!) recto-verso (!!) à partir d’une seule grande feuille de papier (!!!), c’est une initiative qu’on ne peut prendre que dans un moment d’égarement… Il faut croire qu’on aime se mettre la pression, parce que c’est précisément ce qu’on a entrepris de concevoir avec les élèves, quinze jours à peine avant de prendre le bus pour la Coopé. Pas de temps à perdre, donc, mais travailler dans l’urgence, ça fait partie du jeu. Là encore, on a mis au point des règles un peu tordues. On est partis du titre de l’album, Chroniques et fantaisies, ainsi baptisé parce que Catherine Ringer y a mélangé les tonalités, alternant le sombre et le clair, la réflexion et le divertissement, la mélancolie et la fête. On a cherché un équivalent graphique à cette double voie. Et on finit par trouver : on a demandé aux élèves de confronter deux types d’images : l’une, un peu austère et renvoyant au passé, gravure sur bois ou cuivre dénichée sur internet ; l’autre, plus ludique, dessinée à la main puis scannée, apportant à la première un supplément de sens en même temps qu’une touche plus contemporaine. Un traitement infligé, selon le même principe, à chacune des douze chansons de l’album. A l’arrivée : un livret complet où les textes de Catherine Ringer, réinterprétés par des lycéens d’abord perplexes, puis pris au jeu, trouvent un écho visuel décalé, cocasse, impertinent. La phase d’impression n’est pas simple, reposant sur un savant plan de montage qui ne nous facilite pas la tâche : une fois plié puis découpé, on doit obtenir un livret de 16 pages à partir d’une même feuille de 40x60 cm. On réfléchit plutôt deux fois qu’une à chaque étape de la fabrication, pour ne pas commettre le faux pas qui ruinerait tout le processus, avec le souci constant de timing à respecter, la date du concert en ligne de mire. Sueurs froides, psychose et mort aux trousses : c’est un suspense hitchcockien qui nous colle au train. On emploie les grands moyens : on banalise des heures de cours pour gagner du temps, on rameute les élèves de 2nde bac pro pour nous prêter main forte à l’impression, on embauche même des étudiants lituaniens qui passaient par là (le lycée accueille un séjour Erasmus en design graphique), et au bout du compte, le mardi 21/11, on imprime le dernier verso du livret, 24 h avant la date butoir. Comme on le répète aux élèves : tant qu’on est dans les délais, on n’est pas en retard…

Un gig-poster, un livre-objet en sérigraphie, et quoi d’autre ? Un vidéo-clip, cadeau-bonus en forme de cerise sur le gâteau, qui complète la pochette-surprise confectionnée sur-mesure pour Catherine Ringer. Cette fois, c’est une autre équipe qui s’y colle : six élèves de 1ère STD2A (bac technologique Arts appliqués), qui suivent l’option Cinéma-Audiovisuel et qu’on met à contribution sur ce projet. La chanson sur laquelle on a jeté notre dévolu s’intitule Obstination… et il en faut, de l’obstination, pour boucler ce troisième projet dans les quinze jours impartis. S’inscrivant dans une série de clips étudiés en classe (Bob Dylan filmé par Pennebaker, Prince par Mondino, Jean-François Coen par Michel Gondry…), on s’oriente vers un clip typographique, où les paroles apparaissent à l’écran dans un défilement continu, calées sur le tempo du chant. Pas une mince affaire, mais au point où on en est, plus rien ne nous arrête. La chanson évoque l’esprit de résistance, la lutte face à l’oppression, l’insoumission. Pour coller au propos, on adopte des procédés radicaux : des textes écrits à la craie, à-même les murs porteurs d’histoire d’une ancienne cave à fromage investie pour l’occasion, chez des copains qui ont la bonne idée d’habiter juste en face du lycée. Les objets posés ça et là (valise qui a vécu, paire de Rangers, bureau d’écolier, escabeau…) sont intégrés au décor et eux aussi recouverts de mots. On filme dans le noir, façon images clandestines, avec pour seul éclairage une lampe torche dirigée contre le mur, qui suit syllabe par syllabe les paroles énoncées par Catherine Ringer, dans un clair-obscur qui souligne la texture des matières, crépis effrités, bois usés, bouts de ferraille rouillés… Des images de la Guerre d’Espagne sont ajoutées en contrepoint, filmés selon le même dispositif, l’objectif à quelques centimètres seulement des pages du livre. Le tournage se fait en quelques heures, dans le feu de l’action, toujours. Le montage est un peu plus laborieux, travail de patience où le film se construit seconde par seconde, pour s’achever tard dans la nuit du 21 au 22 novembre…

Au petit matin, c’est le jour J. On rassemble le matériel (notre fameux atelier de sérigraphie ambulant), on grave le clip sur un DVD, on embarque le stock de livrets fraichement pliés-découpés, et en tout début d’aprèm, on décolle d’Aurillac pour un peu plus de deux heures de bus sur les routes tortueuses du Cantal, puis celles, nettement plus rectilignes, du 6.3, autoroute oblige… A peine arrivés à la Coopé, c’est le branle-bas de combat : le groupe est en train d’achever les balances sur la scène de la Grande salle, on nous propose d’assister au dernier morceau, après quoi Catherine Ringer nous rejoindra au Club pour le fameux temps de rencontre au cours duquel lui seront présentés (et offerts) les différents travaux… Pas le temps d’appréhender l’échéance, donc, on est un peu pris de court (la rencontre était prévue un peu plus tard), mais on s’adapte. Un peu fébriles tout de même, on se retrouve propulsés en face de la chanteuse, et comme souvent dans ces cas-là, on n’en mène pas large, d’autant que les caméras de France 3 sont là pour couvrir l’événement, ainsi que les têtes pensantes de la Coopé, Didier-the-boss en première ligne. Plutôt cool en jean et sweet à capuche, Catherine Ringer ne se laisse guère impressionner (pas le genre de la dame, visiblement) et passées les présentations d’usage, demande illico à voir le boulot. C’est parti pour un temps d’échange à bâtons rompus, où les élèves les plus téméraires prennent les devants et s’en sortent plutôt bien. Le livret fait son petit effet, la chanteuse appréciant visiblement l’approche non-littérale des textes, interprétés plutôt qu’illustrés frontalement par les élèves. Le procédé d’impression artisanal, qu’elle devine au toucher du papier, nous amène à évoquer la technique de la sérigraphie, écrans à l’appui : des explications pas toujours limpides qu’elle suit pourtant en bonne élève, attentive et curieuse. On enchaîne avec le vidéo-clip, projeté en fond de scène dans un silence qui en jette. Sitôt fini le générique de fin, Catherine Ringer monte au créneau : elle a quelques remarques à faire, éléments de critique qui s’avèrent pertinents, et qui démontrent, si on en doutait, l’acuité du regard de la chanteuse. On se souvient que les Rita Mitsouko avaient frappé fort, à l’époque, avec leurs propres clips (la chorégraphie déjantée de Marcia Baila, le singe zappeur de C’est Comme Ça, le très Bollywood Petit Train…), ceci explique peut-être cela. Les élèves sont un peu décontenancés face à une interlocutrice qui ne fait pas dans la complaisance, mais après tout, c’est Ringer telle qu’on la connait : forte en gueule, pas vraiment lisse, tout sauf consensuelle, un peu abrupte peut-être, mais franche, directe, sans faux-semblant.

Moment culminant du projet, attendu et redouté à la fois, la rencontre passe en un éclair et nous laisse tous un peu groggy… Les derniers jours ont été rudes, la tension retombe, on est encore un peu chamboulés par le contre-coup, et aussi par l’émotion, un peu, parce que quand même, un échange avec Catherine Ringer, ça n’arrive pas tous les jours… On retrouve nos esprits au rythme tranquille d’une visite guidée de la Coopé qui permet aux élèves de découvrir les entrailles de la salle, avant de savourer, enfin, une petite heure de répit dans notre folle semaine. Pas pour longtemps : sitôt les sandwichs engloutis, on s’active à nouveau pour mettre en œuvre dans le hall notre petit atelier de sérigraphie, qui doit être opérationnel pour 19h30, au moment où les portes ouvriront au public. A l’heure dite, une fine équipe de lycéens aurillacois se lance dans l’impression de cent gig-posters, qui seront vendus, l’encre à peine séchée, à la sortie du concert. La fierté qu’on lit dans leurs yeux quand le public se masse autour de la table pour assister à cette démonstration-live de sérigraphie, ça vaut des points !

Un concert à guichets fermés, un stand de gig-posters pris d’assaut à la sortie, et un remballage de matériel plus tard, nous voilà tous de retour dans le car, qui décolle à minuit-pile pour reprendre la route du Cantal. A son bord, 28 élèves et trois profs fatigués mais radieux, qui rentrent au pays avec le sentiment assez savoureux d’une mission accomplie. A peine arrivés sur l’autoroute, ça roupille allègrement. Le lendemain matin, ça fait partie du « contrat », tout le monde doit être en cours pour 8h…

Pas bien frais, peut-être, mais avec plein de choses à raconter : c’est tout ce qu’on aime.
C’est comme ça / La lala lala…


Remerciements :

  • aux collègues enseignants : Cécile Gil-Verdier, Sylvie Glatz, Boris Rivaldi
  • à la direction du lycée St-Géraud : Marie-Madeleine Dulac, Olivier Antony
  • à la Coopérative de Mai